Que cherche l’être humain ?  

Si l’on se réfère à notre culture, qu’elle soit ancienne ou moderne, et sans oublier qu’il y a sans doute encore et plus que jamais des querelles entre les anciens et les modernes, la réponse à cette question est : l’humain cherche le bonheur.

Aujourd’hui, cela s’appelle « le bien vivre ensemble » : cette définition sociale, que d’aucuns pourraient ressentir comme essentielle nous convie alors de prendre le bonheur sans le confondre avec le confort ou le plaisir, et à construire, entre les générations, une harmonie.

La société est ce que le monde des humains a déterminé depuis le clan, la tribu, et plus loin dans les débuts des regroupements, la cité. On y apprend la gestion de cette cité, où César définit, dans les guerres civiles « Cestas quique partes… » qu’il faut à chacune et à chacun une place pour entretenir l’harmonie dans le but évident de conserver les acquis sociaux définis par les dirigeants, et acceptés par les dirigés.

Transmettre pour donner de l’avenir.

Or, pour donner à cette cité la force de demeurer dans le jeu politique plus élaboré du pays, il est nécessaire de transmettre la mémoire de ce qui a été et sera ensuite la conduite du territoire en question. Il y a une mémoire d’Etat. Il y a également une mémoire du monde.

Nombreuses sont les sociétés qui ont souhaité bâtir leur avenir sur d’autres repères que ceux de la mémoire. Elles n’ont pas survécu. Il y a mieux : elles sont aujourd’hui mises au ban de l’humanité, et ce sera donc avec la mémoire de leur échec que nous irons vers la mémoire des succès humains de l’humanisme, qu’il soit ancien ou moderne.

Si les régimes totalitaires ont pu s’appuyer sur des idéologies qui niaient la transmission de la mémoire, c’est bien pour consacrer – au sens propre du terme – un certain dépérissement de ce que l’on appelle l’Etat, et en conséquence de ce qui le compose, c’est-à-dire la société.

C’est également dans les relations internationales que la mémoire se pose comme une valeur essentielle au niveau du monde. Il y a une mondialisation de la mémoire, qui rend exaltant l’objectif social à ce niveau. On évoque alors l’avenir et le souci majeur de l’humanité : la paix.

Contribuer à la mémoire intergénérationnelle.

Pour concevoir les valeurs de cette mémoire, et pour contribuer à la transmission intergénérationnelle, nous nous devons sans cesse nous interroger sur la main tendue vers ceux qui nous suivent. Nos enfants, petits-enfants et les suivants vont gérer le monde de demain, et il serait malvenu de ne pas les aider à construire une société harmonieuse, de ce « bien vivre ensemble » dont nous faisons aujourd’hui le centre de l’éducation.

Aussi, l’éducation comprend-elle l’histoire, et l’apprentissage de la culture est-il d’une valeur stratégique dans le développement de notre humanité, vers cette harmonie que nous nommons « paix », en la conjuguant des verbes être et avoir, sans égoïsme, et avec cette abnégation exemplaire de la vocation charitable issue de ce que nous ont appris ceux qui nous ont précédés.

Pour aller de l’avant, la société a besoin de fondements. La mémoire en est sans doute l’un des plus importants.

On peut donc affirmer qu’une société sans mémoire est une société sans avenir.

L’honneur est la forme élaborée de la mémoire.

C’est ici, comme dans une dissertation construite avec de l’Histoire, que je place cette expérience merveilleuse de ma mémoire. Il y en eut d’autres. Celle-là, je la garde en moi.

En février 1976, j’étais jeune lieutenant à la 15ème brigade mécanisée, dont le siège était à VERDUN.

Il y eut, pour fêter le 60ème anniversaire de la bataille, une grande cérémonie, qui commença par une remise de décorations aux « poilus ». Vers 17 heures, se présenta à mon bureau un homme, qui tenait à peine debout, en casque Adrian, guêtres de couleur passée, et une besace qui devait avoir fait effectivement la Grande guerre. Il portait des souliers de couleur rouge foncé, et il pleurait. Parvenu en gare trop tard, ne sachant pas comment rejoindre la cérémonie, il avait fait à pied les 12 kilomètres, pour arriver après que tout soit terminé. Alors, il avait fait le chemin en sens inverse, sans avoir pu recevoir cette Légion d’honneur, qu’il me présentait comme un trésor.

Je le rassurai, et je le fis décorer par le général commandant la brigade.

Il était très fier, et je crus qu’il allait tomber quand l’autorité lui accrocha la précieuse décoration. Il sortit de sa besace une bouteille de champagne, et il demanda que l’on prêtât deux coupes.

Assis en face de moi, il pleurait encore. Entre deux sanglots, il me raconta quelques bribes de ce qu’il avait vécu. Il ne voulut pas que je le conduise à la gare. Il me dit simplement :

« Si les anciens qui sont là-dessous me voyaient accepter, ce serait ne pas honorer leur mémoire : j’y vais à pied ! »

J’avais rencontré l’honneur.

Pour conclure, selon une tradition qui relève des principes de la mémoire, permettez, cher lecteur, que je termine sur une citation, non pour rappeler à l’ordre, mais pour sceller le pacte républicain de notre société qui veut disposer de son avenir.

Je l’emprunte à Edmond About, dont la mémoire hellénistique et le goût de la formule nous font plonger dans les racines de notre civilisation occidentale :

« Vous êtes les héritiers de tous ceux qui sont morts, les associés de ceux qui vivent, la providence de ceux qui naîtront »

A.D.

Catégories : Société

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